28.10.2009
Mille morceaux – James Frey (2003)




James à 23 ans. Il est « Alcoolique, Toxicomane et Délinquant » comme il se définit lui-même. Son avenir ? La prison ou la mort. Mais après un énième de ses "trous noirs", ses parents l'obligent à entrer en cure de désintoxication dans une clinique du Minnesota. Sa dernière chance de s'en sortir en somme.
« Je suis profondément, physiquement, mentalement et émotionnellement dépendant de ces deux substances. Je suis profondément, physiquement, mentalement et émotionnellement dépendant d'un certain mode de vie. Je ne connais rien d'autre, rien de plus, et je ne me souviens de rien d'autre. Je ne sais pas si je peux faire quoi que ce soit d'autre à ce stade. J'ai la trouille d'essayer. J'ai une putain de trouille bleue. J'ai toujours cru que j'avais le choix entre la prison et la mort. Je n'ai jamais songé que je pouvais avoir le choix d'arrêter parce que je n'ai jamais cru que je pouvais y arriver. J'ai une putain de trouille bleue. »
Le récit est organisé selon le déroulé de la cure, un quotidien très règlementé et structuré pour des êtres qui justement n'ont plus de repères : le réveil, la douche, les taches quotidiennes, les repas, le tableau des objectifs, les conférences obligatoires, les entretiens médicaux... Par réminiscence, le narrateur dévoile aussi sa vie d'avant, son enfance dissoute dans l'alcool et sa jeunesse cramé au crack.
De l'effroyable douleur du manque à la volonté de tenir bon, de la solitude abrutissante à la renaissance amoureuse, du désir de reconstruction à celui de l'autodestruction, de la Fureur qui balaie les bonnes résolutions aux amitiés improbables (celle d'un gangster, d'un juge ou d'un boxeur) qui permettent de s'accrocher, le narrateur nous livre tout, crument, sans concessions ni tabous. Sur 600 pages se déploient le doute, la douleur, le manque, la Fureur, l'horreur, le désarroi, la déprime, la frustration, les crises d'angoisse, la paranoïa, les hallucinations, les hurlements... Une descente aux enfers incandescente, puis une très lente remontée vers la vie.
Initialement présenté comme autobiographique, Mille morceaux a, à la suite du passage de son auteur à l'émission télévisuelle d'Oprah Winfrey, rencontré un succès phénoménal aux Etats-Unis. Jusqu'au jour où il a été révélé que cette autobiographie était beaucoup plus romancée que son auteur et son éditeur ne l'avaient dit. Et après un incroyable lynchage médiatique de l'auteur, la maison d'édition est allée jusqu'à proposer de rembourser les lecteurs qui se seraient sentis floués !
Or, autobiographie ou pas, ce Mille morceaux est un véritable choc ! Pour moi, peu importe sa part de fiction et de vérité, l’essentiel est le texte lui-même. Et ce texte, cru, intense, et parfois halluciné, s'avère d'une grande puissance : utilisant une écriture brute, une syntaxe malmenée, un style nerveux et syncopé, et le procédé du flux de conscience, le phrasé de James Frey est une musique scandée au rythme obsédant, qui rend compte avec exactitude de la violence prosaïque du narrateur, de sa situation et de son environnement. Certes, le récit aurait pu éviter certaines longueurs ou répétitions, et l'usage intensif de Majuscules Ironiques peut être lassant, mais l'exercice de style (ce travail sur le rythme et les mots et le dosage entre humour et vitriol) aboutit à un texte uppercut dont on sort indubitablement sonné.
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James Frey, Mille morceaux (A Million Little Pieces), traduit de l'américain par Laurence Viallet, éd. 10/18, coll. domaine étranger, 2006 (2003), 601 pages, 12 €.
Un livre proposé par Levraoueg.
Les avis de Armande, Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi & Leiloona.
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19.10.2009
La colère des aubergines - Bulbul Sharma (1997)



Ce recueil est composé de nouvelles savoureuses qui titillent nos papilles ! La Colère des aubergines, Folie de champignons, Le poisson-lune... En plus d'un titre évocateur, chaque nouvelle est accompagnée/complétée de recettes traditionnels indiennes : Aubergines "bharta", Curry d'agneau, Pickle de mangue... Et chaque nouvelle-recette est aussi savamment assaisonnée en sentiments exacerbés : passion amoureuse, affres de la jalousie, secrets révélés...
En effet, les histoires racontées ici sont certes pleines de saveurs épicées et d'odeur de cuisine, mais elles parlent également avec tendresse et drôlerie de la vie quotidienne d'une maisonnée indienne et des rapports et conflits entre ses membres (les relations entres les différents générations vivants sous le même toit, entre maris et femmes – et maîtresses –, brus et belles-mères, problèmes avec la domesticité...). Elles évoquent aussi la dualité d'une société tiraillée entre le poids des traditions (et de la religion hindouiste et de ses rites – jeûne rituel, tractations avant mariage, culte des morts –) et son désir de modernité (émancipation des femmes, droit au divorce...).
Ces petits "récits gastronomiques" assez délirants servent ainsi d'écrin à la fois à de délicieuses recettes qui éveillent nos sens, mais aussi à une description amusée et détaillée d'une société en mutation.
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Bulbul Sharma, La colère des aubergines (The Anger of Aubergines), traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos, éd. Philippe Picquier, coll. Picquier poche, 2002 (1997), 201 pages, 6,50 €.
Un livre proposé par Armande.
Les avis de Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi, Leiloona & Restling.
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21.09.2009
Les villes invisibles – Italo Calvino (1972)


Pour écrire Les villes invisibles, Italo Calvino est parti de sa fascination pour Le livre des merveilles, de Marco Polo, où celui-ci dicte à son compagnon de prison de Gênes, en 1296, une narration de ses voyages en Orient au service de l'empereur Mongol Kübilaï (qui acheva la conquête de la Chine). Italo Calvino invente la situation contraire : Marco Polo, voyageur-explorateur, raconte à Kublai Khan les villes qu'il a visité au cours de ses ambassades. Des villes réelles ou fantasmées, appartenant au passé, au présent, ou au futur, et portant toutes un prénom féminin. Si au début on imagine des villes plutôt orientales, ayant un peu l'impression d'être plongé dans l'univers fantasmagorique des contes des Milles et une Nuit, peu à peu, l'atmosphère évolue et nous amène dans des mégapoles contemporaines.
Le livre regroupe ainsi cinquante-cinq villes au total, chacune décrite sur une à trois pages maximum, hiérarchisées en onze thématiques (les villes et la mémoire, les villes et le désir, les villes cachées, les villes et les morts, les villes et les signes...), et les chapitres sont entrecoupés de dialogues entre Marco Polo et Kublai Khan, des dialogues aux allures philosophiques assez énigmatiques.
Les villes invisibles est un livre étrange, entre fiction et recueil de poésie, mais l'élégance de l'écriture de Calvino ne suffit pas à maintenir l'intérêt, le procédé narratif, répétitif, devenant vite lassant. Toutefois, dans l'ensemble de ces villes, on en trouve toujours une qui nous touche plus particulièrement. Pour moi ce fut Isidora :
« Il vient à l'homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d'une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l'on fabrique lunettes et violons dans les règles de l'art, où lorsque l'étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C'est à tout cela qu'il pensait quand il avait le désir d'une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs. »
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Italo Calvino, Les villes invisibles (Le città invisibili), traduit de l’italien par Jean Thibaudeau, éd. du Seuil, coll. Points, 199 pages, 6 €.
21:33 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature italienne, villes, marco polo
28.08.2009
Silas Marner – George Eliot (1861)


Injustement accusé de vol, trahi par son meilleur ami, abandonné par la jeune femme qu'il aime, le tisserand Silas Marner quitte la ville pour s'établir dans la petite communauté campagnarde de Ravenloe. Pendant 15 ans, il va vivre reclus chez lui, à bonne distance des autres villageois qui éprouvent quelque méfiance à son égard, à tisser et à amasser de l'or. Mais un jour son pécule lui est dérobé : la perte de son trésor et l'arrivée dans sa vie d'une petite fille abandonnée vont lui enseigner ce qu'est la vraie richesse et sa propre valeur. Parallèlement, les Cass, la famille la plus aisée de la région, connaissent également quelques aléas : l'ainé, Godfrey, possède un lourd secret qui pourrait compromettre son mariage avec la jolie Nancy Lammeter, et le cadet, Dunstan, en profite pour soutirer à son frère de quoi financer sa vie dissolue.
George Eliot (de son vrai nom Mary Ann Evans) est considéré comme l'un des plus grands romanciers anglais du XIXe siècle, dans la lignée des auteurs réalistes. Et en effet elle décrit superbement société rurale anglaise victorienne : elle dépeint avec talent la communauté villageoise de Raveloe et les us et coutumes de l'époque, ainsi que les différentes classes sociales et leurs relations. J'ai aimé son sens de l'observation, ses descriptions précises, concrètes et réalistes du milieu provincial et rural, ses portraits habilement croqués de paysans, de même que sa critique de mœurs, fine et sensible. Ainsi, tous les passages où apparaissent les habitants du village (à l'auberge, les invités du bal...) sont à la fois plein de vérité et de drôlerie, sans être caricaturaux.
Mais la tendance moralisatrice de l'histoire compromet le charme de cette œuvre. En effet, le récit est doublé de commentaires interstitiels et de considérations abstraites qui empâtent et étouffent la narration. De plus, les préceptes énoncés sont péremptoires et banals : la richesse matérielle n'est rien en comparaison de l'amour ; un ordre supérieur indéfini (la providence ? Dieu ?) veille a ce que les bons soient récompensés et les méchants punis ; les épreuves traversées peuvent être l'occasion d'un rachat ou la condition même d'un bien ultérieur... Ce symbolisme moraliste simpliste un brin naïf plombe le récit qui, sans cela, aurait pu rester plaisant.
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George Eliot, Silas Marner, traduit de l'anglais par Pierre Leyris, éd. folio, 1980 (1861), 314 pages.
Un livre proposé par Keisha.
Les avis de Chimère, Pascale, Yoshi73, Restling, Leiloona & Isil.
12:34 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, classique, angleterre
04.05.2009
La douce empoisonneuse – Arto Paasilinna (1988)



Linnea est une avenante petite vieille, veuve du colonel Ravaska, qui mène une existence paisible dans sa maisonnette de campagne, non loin d'Helsinki. Elle écoulerait ainsi ses vieux jours, sereinement, entre ses violettes et son chat, sans son gougnafier de neveu qui, aidé de deux acolytes, la rackette mensuellement. Le jour où le trio infernal ne se contente plus de sa maigre retraite mais l'oblige à signer un testament à leur avantage, c'en est trop ! Linnea fuit pour la ville, chez son amant d'antan. Le trio n'a alors plus qu'une obsession : se débarrasser de l'aïeule pour toucher l'héritage. Mais Linnea, sous sons aspect de frêle vieille dame, a de la ressource ! Et les noirs desseins du funeste trio, de situations burlesque en quiproquos rocambolesques, se retournent en faveur de Linnea, tandis que pour ses ennemis... c'est la déculottée !
Ce roman au style faussement naïf et à l'humour décalé se lit avec beaucoup de plaisir et de facilité ! Aux situations improbables et cocasses s'ajoutent des personnages pittoresques bien campés, jamais tout à fait innocents, pleins de défauts, de mauvaises pensées et d'envies (les loubards méchants pas fins : un régal !). A ce titre, le personnage de Linnea est particulièrement savoureux : sous son aspect de frêle et inoffensive mamie, elle s'avèrera plus maligne, ambigüe et vénéneuse qu'il n'y paraissait de prime abord...
De plus, sous l'aparente farce, Paasilinna n'en oublie pas la satire : l'abandon et la maltraitance des personnes âgées, le désœuvrement d'une jeunesse déboussolée carburant à la bière bon marché et vivotant de magouilles, une police pétocharde et incompétente : rien ne va plus dans la belle Finlande...
Enfin l'écriture, légère et enjouée, saupoudrée d'un soupçon d'aigreur et relevée d'un trait d'humour noir et d'une touche de cynisme, ajoute du peps à ce petit roman tout à fait distrayant !
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Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse (Suloinen Myrkynkeittäjä), éd. Gallimard, coll. folio, 2003 (1988), 254 pages, 6 €.
Du même auteur : Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen
Un livre proposé par Pascale.
Les avis de Goelen, Yoshi73, Leiloona, Karine :) & Pascale.
19:59 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (22) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, finlande, poison
20.04.2009
Morts et remords – Christophe Mileschi (2005)


« Je suis vieux, bientôt je vais mourir. J'ai passé toute ma vie adulte à me taire. J'ai écrit des pages par milliers : des poèmes, des essais, des articles, des nouvelles, des romans, des esquisses de tout et de rien, des pièces et des ébauches de pièces, des textes pour la radio, des fabliaux, des pamphlets, des lettres, des journaux de bord, et encore des poèmes, des nouvelles, des romans... Mais je n'ai pas pu dire l'essentiel, la seule chose qui me faisait écrire. Elle est restée en travers de ma gorge. J'aurai parfois voulu me la trancher, la gorge, y plonger mes deux mains pour fouiller et tirer de là-dedans ce nœud, ce morceau à cracher qui ne voulait pas qu'on le crache, ce cri. »
Ce premier livre de Christophe Mileschi est aussi le dernier de son narrateur, Vittorio Alberto Tordo, écrivain italien qui, au soir de sa vie, se repent de n'avoir su écrire la vérité et d'avoir passé sous silence l'essentiel, à savoir sa participation active à des engouements collectifs meurtriers (guerre de 14-18, fascisme, guerres coloniales, lois raciales...). Dupe de lui-même jusqu'aux pires égarements, il a bâti sa carrière d'écrivain sur des centaines de pages de clichés, de propagande, d'envolées patriotiques convenues, en ignorant « la légion de tous les frères massacrés » qui lui demandaient pourtant « Regarde-nous, écris tout cela ». Alors, en un livre-confession autocritique, il tente enfin, difficilement, de mettre par écrit sa culpabilité, sa honte, ses remords, et ses morts qui le hantent. Son dernier livre doit être celui par lequel il renie tous les autres, désavoue ses propos et ses actes et témoigne contre lui-même.
Le propos est éminemment juste et intéressant (la littérature n'est pas un espace de neutralité, et certainement pas de neutralité politique) mais la forme peu probante. En effet ce témoignage devrait être intense et poignant, et il l'est par moment (notamment dans le premier ainsi que le dernier chapitre), mais globalement ces confessions manquent de sincérité. Le narrateur ne se livre que par bribes et finalement ne va pas au fond de son propos et ne fait qu'effleurer son sujet, ce qui fait qu'on n'y croit pas vraiment. Certes, il dit regretter d'avoir tu le principal, mais ne profite pas de ce dernier livre pour enfin l'exprimer clairement et reste confus dans ses tentatives de justifications. Le résultat est confus donc, et affecté.
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Christophe Mileschi, Morts et remords, éd. La fosse aux ours, 2005, 122 pages, 14 €.
Un livre proposé par Goelen dans le cadre de "La chaînes des livres".
Les avis de Yoshi73, Leiloona & Restling.
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15.03.2009
Encore une danse – Katherine Pancol (1988)


Clara, Joséphine, Lucille, Agnès, Philippe et Rapha : enfants, ils ont habité le même immeuble de banlieue, sont allés à la même école, se sont fait des serments d'amitié éternelle, comme on en fait à l'enfance en y croyant fort : amis "pour la vie".
Puis, ils ont grandi, et leurs vies ont pris des cours différents : la réussite des uns, les déboires des autres, les petits arrangements avec sa conscience et ses rêves d'enfance... et puis les coucheries des uns et des autres, et surtout des uns avec les autres, et le sida qui rode...
Alors, sous le vernis de la "belle" amitié immortelle, percent les mensonges, perfidies et trahisons : « On s'embrassait, on riait, on pleurait, on se racontait tout et, en dessous, ce n'était pas de l'amour mais de l'envie, du ressentiment, de la jalousie qui se tissait comme une toile d’araignée... »
Les personnages outranciers dans leurs caractères comme dans leurs actions et le style plus que léger font de ce livre un roman mineur, dont la morale très contestable semble être que l'amitié sincère ne peut exister, toujours phagocytée par les jalousies et trahisons sous-jacentes. Un livre dispensable.
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Katherine Pancol, Encore une danse, éd. Le livre de Poche, 2008 (1988), 285 pages, 5,50 €.
L'avis de Restling.
10:01 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livre, roman, amitié
12.03.2009
Palermo solo – Philippe Fusaro (2007)




« Le baron est né à l'aube du XXe siècle.
Le baron n'a rien vu, ni rien su de ce qu'était le XXe siècle dans sa seconde moitié.
Le baron est originaire de C.
Le baron a dû quitter sa ville natale parce que la Mafia l'a condamné à ne plus y retourner, sauf le 2 novembre, jour de la Fête des Morts.
Le baron est un homme d'honneur, il paie sa dette de sang, il paie d'avoir battu à mort un garçon issu d'une famille d'un autre clan.
Le baron vit depuis plus de cinquante ans dans une suite du Grand Hôtel et des Palmes à Palerme, via Roma, à deux pas du port, à deux pas de la mer.
Le baron est une rumeur qui circule dans la ville blessée de Palerme. »
Philippe Fusaro nous raconte l'étrange histoire du "Signor Barone", condamné par la Mafia à l'enfermement volontaire à perpétuité dans un palace de Palerme. La Mafia sicilienne a ainsi, parfois, de la classe : elle ne liquide pas un rival (même s'il a tué), mais imagine une sentence où le coupable devient son propre bourreau. C'est ainsi que l'énigmatique baron vit confiné depuis plus de cinquante ans dans sa prison dorée, la suite 204 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, avec pour seule compagnie la peur de son ennemi. Vivant la terreur, puis l'ennui, puis l'acceptation teintée de révolte, il y use sa vie : « Dans ce palace, mon cœur bat, mes poumons se remplissent d'air, et je marche et je mange et je lis et je fume mais... je n'existe pas. »
En plus de cinquante ans, le baron a appris la réclusion, apprivoisé la peur, connu le désespoir, dompté sa mémoire, enfoui la culpabilité et a fait de l'extrême solitude une compagne fidèle. Aujourd'hui, a 92 ans, presque serein, il sent venir la mort et laisse ses souvenirs affleurer : ces dix premières années de réclusion, pendant lesquelles il n'a jamais mis le pied hors de sa suite, paralysé par la peur (il lui fallut attendre d'avoir quarante ans pour oser s'attabler à La Palmetta, le restaurant de l'hôtel, afin d'y siroter un Campari dry), ces rencontres fugaces avec quelques clients, parfois des personnages célèbres (Dalida, Burt Lancaster, Luchino Visconti, le juge Falcone, Maria Callas, Francis Ford Coppola et Al Pacino, Philippe Noiret...), et puis, un jour, robe rouge et cigarettes Muratti, l'amour fou, Ava Gardner elle-même, peut-être...
Le style est sobre et elliptique, mais aussi délicat, malgré quelques maladresses d'écriture et approximations. Par petites touches successives, en alternant narration à la troisième personne et extraits du carnet intime du baron, flashbacks et monologues intérieurs, Philippe Fusaro compose un récit élégant et très inactuel dans son ton, délicieusement suranné. Il se dégage de ce court roman habité par un personnage romanesque tout à fait superbe, une atmosphère particulière, embrumée de mystère.
Inhabituel et énigmatique, ce langoureux récit de la solitude distille une bien jolie mélancolie sereine.
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Philippe Fusaro, Palermo solo, éd. La fosse aux ours, 2007, 187 pages, 17 €.
13:58 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livre, roman, solitude, hôtel, palerme
23.02.2009
Brown's requiem – James Ellroy (1981)



Fritz Brown est un ancien "flic merdique, la honte du service" qui s'est reconverti dans la récupération de voitures impayées. A côté de cette activité, gentiment lucrative, il s'offre pour des raisons fiscales une façade de détective privé. Cette astuce comptable va l'entraîner dans une enquête de trois cent cinquante pages serrées, (où toutefois l'action incessante s'épuise parfois dans une longue poursuite) quand un caddy dingo l'engage pour surveiller sa jolie soeur qui vit en compagnie d'un homme qui pourrait être son père.
Malgré un récit de construction chronologique, Ellroy excelle dans la mise en place d'une narration aussi déstructurée et hallucinée que les errances mentales et affectives de son héros, ce qui égare autant que subjugue le lecteur qui ne sait plus que croire et comment assembler les pièces du puzzle et qui est tenu de bout en bout par l'intrigue !
Et si Brown's requiem est le premier roman de James Ellroy, on y lit déjà ses obsessions : référence à l'affaire du Dahlia noir ; un personnage principal ambivalent, à la fois dur et fragile, désespérément en quête d'amour, de morale et de rédemption ; des excès de violence ; et, en filigrane, la détestation de l'Amérique : « Les devantures de cette avenue noyée de smog mettent en scène les exemples de tous les projets, tous les rêves, tous les attrape-nigauds que l'esprit américain fatigué peut concevoir. C'est au-delà du tragique, au-delà du vulgaire, au-delà de la parodie. C'est l'innocence suprême », rumine Fritz Brown en parcourant le Ventura Boulevard de Los Angeles.
Ellroy a donc écrit son premier roman selon une trinité du polar classique mais efficace : sexe, argent et violence.
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James Ellroy, Brown’s requiem, traduit de l'américain par Freddy Michalski, éd. Rivages/noir, 1988 (1981), 350 pages, 9 €.
Du même auteur :
> Lune sanglante
> Le Dahlia Noir
20:19 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, polar, amérique, los angeles
20.02.2009
L'amant – Marguerite Duras (1984)





L'Amant, c'est LE fabuleux roman autobiographique de Marguerite Duras. C'est l'un des récits d'initiation amoureuse parmi les plus troublants qui soit. C'est aussi un des livres marquants dans ma vie de lectrice, pas tant pour l'histoire que pour le style Duras.
L'histoire justement, quelle est-elle ? Comme chacun sait, L'Amant relate la relation entre la narratrice, jeune fille blanche de 15 ans, et un riche Chinois du double de son âge. Dans l'Indochine coloniale de l'entre deux guerres, leur histoire est empreinte de transgression car tout les oppose : la situation sociale et ethnique, la différence d'âge... Cette aventure amoureuse, sublimée par un environnement extraordinaire, ne pourra survivre : la jeune fille repartira en France et cet amour restera en suspens...
Mais L'Amant n'est pas qu'une histoire d'amour inaboutie. En effet, derrière la trame de cet amour au goût d'inachevé et teinté de mélancolie, Marguerite Duras offre un récit à plusieurs niveaux de lecture : elle évoque en filigrane la violence et la douleur de son histoire familiale (la brutalité du frère aîné, l'amour mais aussi l'insuffisance de la mère, l'adoration pour le petit frère et la douleur de sa perte) et, déjà présente, l'envie d'écrire.
Pourtant cette histoire, Marguerite Duras ne la mettra par écrit qu'à l'âge de 70 ans, 55 ans après... C'est le temps qu'il lui faudra pour accéder à elle-même et révéler enfin les sentiments que lui inspira le jeune Chinois, et révéler aussi les liens difficiles qui l'unissaient à sa mère et à ses frères.
Malgré tout, malgré l'utilisation du "je" qui laisse entendre la voix de l'auteur, on ne peut assimiler pour autant ce roman à une pure autobiographie. En effet dans son livre Marguerite Duras ne semble pas avoir la volonté de réalité, ainsi son imagination se mêle à sa mémoire. La narration est "éclatée" : elle papillonne en suivant le cours décousu des pensées et souvenirs de la narratrice, elle oscille entre passé et présent, elle utilise l'ellipse et la suggestion autant que la redondance, certains moments étant tus ou à peine évoqués quand d'autres anecdotes sont racontées plusieurs fois, un souvenir se reliant à l'autre parfois par une simple association d'idées.
Si ce style décousu peut déconcerter, moi il m'a enchantée, tout comme m'ont émerveillées la langue pure et la formidable efficacité de l'écriture, très poétique, et basée sur l'économie du mot. Un peu moins de mots, un peu plus de silence, Marguerite Duras excelle dans l'art de l'épure, l'évocation faite à mi-voix qui laisse place à l'imaginaire pour combler les silences de son récit. Enfin, pour en revenir au "sujet", Marguerite Duras conjugue aussi avec beaucoup de finesse la pudeur et l'impudeur dans son évocation de la découverte du plaisir physique.
Bref, bien plus qu'un roman, ce livre est un envoûtement...
« Tous, dit la mère, ils tournent autour d'elle, tous les hommes du poste, mariés ou non, ils tournent autour de ça, ils veulent de cette petite, de cette chose-là, pas tellement définie encore, regardez, encore une enfant. Déshonorée disent les gens ? et moi je dis : comment ferait l'innocence pour se déshonorer ? »
« Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l'aimais à ce point là de vouloir mourir de sa mort. J'étais séparée de lui depuis dix ans quand c'est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l'aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J'avais oublié la mort. »
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Marguerite Duras, L'Amant, éd. de Minuit, 2005 (1984), 141 pages, 10 €.
23:55 Publié dans => La chaîne des livres | Lien permanent | Commentaires (21) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, livre, amour, indochine, autobiographie























