20.11.2009

L'angoisse du roi Salomon – Romain Gary (Emile Ajar) [1979]

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L angoisse du roi Salomon.gifJean, vingt-cinq ans, est taxi. Un jour monte dans son taxi monsieur Salomon, octogénaire ancien roi du prêt-à-porter qui lutte contre l'angoisse de la mort, qu'il refuse : « Je vous préviens que ça ne se passera pas comme ça. Il est exact que je viens d'avoir quatre-vingt-cinq ans. Mais de là à me croire nul et non avenu, il y a un pas que je ne vous permets pas de franchir. Il y a une chose que je tiens à vous dire. Je tiens à vous dire, mes jeunes amis, que je n'ai pas échappé aux nazis pendant quatre ans, à la Gestapo, à la déportation, aux rafles pour le Vél' d'Hiv', aux chambres à gaz et à l'extermination pour me laisser faire par une quelconque mort dite naturelle de troisième ordre, sous de miteux prétextes physiologiques. Les meilleurs ne sont pas parvenus à m'avoir, alors vous pensez qu'on ne m'aura pas par la routine. Je n'ai pas échappé à l'Holocauste pour rien, mes petits amis. J'ai l'intention de vivre vieux, qu'on se le tienne pour dit ! »

Monsieur Salomon se prend d'amitié pour Jean et l'engage dans son association d'aide aux personnes désespérées. La mission de Jean sera de porter des cadeaux, fleurs, ou messages que monsieur Salomon envoie aux gens seuls et âgés. Un matin monsieur Salomon envoie Jean porter des fruits confits à mademoiselle Cora Lamenaire, une ancienne chanteuse réaliste, une femme que monsieur Salomon à jadis aimé...

Je dois avouer que, suite à ma déconvenue face à Gros-Câlin du même Emile Ajar / Romain Gary, j'étais quelque peu circonspecte en ouvrant ce livre-ci. Mais je dois reconnaître que, malgré ma réticence initiale, je me suis très vite attachée à ce récit et à ses héros et j'ai pris énormément de plaisir à cette lecture ! Les raisons de mon engouement sont multiples et je ne sais par quoi commencer pour vous donner envie de vous aussi découvrir ce roman !

On est tout d'abord saisi par le charme qui émane de chacun des protagonistes : Jean, monsieur Salomon et mademoiselle Cora bien sûr, mais aussi tous les personnages secondaires, tous étonnants et farfelus, et tous éminemment bien croqués. On ne peut que ressentir une infinie tendresse pour tout ce petit monde où la lutte pour la vie et la fraternité semblent être un acte de foi.

L'histoire ensuite, totalement incongrue (et c'est un compliment !), déborde de tendresse (sans sombrer pour autant dans la mièvrerie) et aborde, avec finesse et humour, des thématiques essentielles : l'amour et ses paradoxes, l'angoisse de la vieillesse, les préjugés (formidable Monsieur Tapu, summum de bêtise crasse !) et, envers et contre tout, le refus farouche du renoncement et du désespoir.

Quant au style, si je reprochais à Gros-Câlin une surabondance exaspérante de figures de style et jeux de mots qui égaraient quelque peu le lecteur, j'ai trouvé ce livre-ci tout à fait bien dosé et équilibré. Ce roman est truffé d'aphorismes et d'habiles inventions langagières, mais il reste efficace grâce à la précision de son style et de sa langue, sa verve, son ton faussement naïf et décontracté et son optimisme porté par un rythme lent et débonnaire.

Ce roman, d'une irrésistible drôlerie et d'une grande humanité, charme, émeut et force à croire que « Au fond de chaque homme se cache un être humain et tôt ou tard, ça finira bien par sortir... »

Une vraie et belle découverte, enchanteresse ! Un livre que l'on savoure, le sourire aux lèvres...

Et, pour le plaisir, un petit extrait : « Chuck était très intéressé par ces largesses. Pour lui, le roi Salomon faisait du remplacement, de l'intérim. Intérim : espace du temps pendant lequel une fonction est remplie par un autre que le titulaire. C'est dans le petit Larousse. Pour Chuck, le roi Salomon fait du remplacement et de l'intérim, vu que le titulaire n'est pas là et il se venge de lui en Le remplaçant, pour Lui signifier ainsi son absence. J'avais essayé de ne pas continuer cette conversation avec Chuck, on ne sait jamais ce qu'il va en sortir, et des fois ça vous affole complètement, ses trucs. Pour lui, le roi Salomon faisait de l'intérim pour donner une leçon à Dieu et Lui faire honte. Pour monsieur Salomon, Dieu aurait dû s'occuper des choses qu'Il ne s'occupait pas et comme monsieur Salomon avait des moyens, il faisait de l'intérim. Peut-être que Dieu, en voyant qu'un autre vieux monsieur faisait pleuvoir ses bontés à Sa place serait piqué au vif, cesserait de se désintéresser et montrerait qu'Il peut faire beaucoup mieux que le roi du prêt-à-porter, Salomon Rubinstein, Esq. Voilà comment Chuck expliquait la générosité de monsieur Salomon et sa munificence. Munificence : disposition qui porte aux libéralités. Je m'étais bien marré à l'idée que monsieur Salomon faisait des signaux lumineux à Dieu et essayait de Lui faire honte. »

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Romain Gary (Emile Ajar), L'angoisse du roi Salomon, éd. Gallimard, coll. folio, 1987 (1979), 349 pages, 7 €.

Du même auteur : Gros-Câlin

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Un livre proposé par YueYin.

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09.11.2009

La sorcière de Salem – Elisabeth Gaskell (1861)

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La sorcière de Salem.gifEn 1691, à la mort de ses parents, Loïs Barclay, jeune anglaise de 18 ans, rejoint la famille de son oncle en Nouvelle-Angleterre, à Salem, où s'est établi une petite communauté puritaine très stricte. Très vite, Loïs est confrontée au rejet et à la solitude : son oncle décède peu de temps après son arrivée, sa tante est d'une totale froideur envers elle, son cousin la poursuit de ses assiduités, sa cousine Faith la jalouse, quant à la petite Prudence, sa perversité va mener au drame... Car dans la petite ville, l'hystérie gagne la population persuadée que des sorcières vivent parmi eux.

En s'appuyant sur des faits historiques, comptes rendus des procès et suites de l'affaire, Elizabeth Gaskell retrace les événements réels concernant la condamnation et l'exécution d'une vingtaine de personnes accusées de sorcellerie en 1692 dans le Massachussetts : la fameuse affaire des sorcières de Salem. Elizabeth Gaskell, dans un style clair et joliment désuet, décrit avec talent l'implacable paranoïa qui saisit la petite ville. Elle parvient à rendre magistralement la montée de la peur, de la suspicion et de la haine, et l'atmosphère de jalousie, de délation et de folie collective qui vont balayer Salem. Elizabeth Gaskell dénonce et condamne ainsi avec finesse les excès du puritanisme.

Un petit bémol toutefois : les personnages restent rudimentaires et manquent de profondeur, à l'image de l'héroïne, Loïs Barclay, archétype de l'ingénue-tête-à-claques : douce jeune fille naïve, innocente, franche, bonne, honnête, vertueuse, croyante, qui reste gentille et digne, même quand on lui fait du tort. Bref, parfaite, et parfaitement agaçante ! Elle parait bien falote, un peu sotte et manque de caractère.

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Elisabeth Gaskell, La sorcière de Salem (Loïs the Witch), traduit de l'anglais par Roger Kann et Bertrand Fillaudeau, éd. José Corti, coll. romantique, 1999 (1861), 210 pages, 15,25 €.

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Un livre proposé par Isil.

Les avis de Levraoueg, Armande, Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi, Leiloona & Restling.

28.10.2009

Mille morceaux – James Frey (2003)

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Mille morceaux.gifJames à 23 ans. Il est « Alcoolique, Toxicomane et Délinquant » comme il se définit lui-même. Son avenir ? La prison ou la mort. Mais après un énième de ses "trous noirs", ses parents l'obligent à entrer en cure de désintoxication dans une clinique du Minnesota. Sa dernière chance de s'en sortir en somme.

« Je suis profondément, physiquement, mentalement et émotionnellement dépendant de ces deux substances. Je suis profondément, physiquement, mentalement et émotionnellement dépendant d'un certain mode de vie. Je ne connais rien d'autre, rien de plus, et je ne me souviens de rien d'autre. Je ne sais pas si je peux faire quoi que ce soit d'autre à ce stade. J'ai la trouille d'essayer. J'ai une putain de trouille bleue. J'ai toujours cru que j'avais le choix entre la prison et la mort. Je n'ai jamais songé que je pouvais avoir le choix d'arrêter parce que je n'ai jamais cru que je pouvais y arriver. J'ai une putain de trouille bleue. »

Le récit est organisé selon le déroulé de la cure, un quotidien très règlementé et structuré pour des êtres qui justement n'ont plus de repères : le réveil, la douche, les taches quotidiennes, les repas, le tableau des objectifs, les conférences obligatoires, les entretiens médicaux... Par réminiscence, le narrateur dévoile aussi sa vie d'avant, son enfance dissoute dans l'alcool et sa jeunesse cramé au crack.

De l'effroyable douleur du manque à la volonté de tenir bon, de la solitude abrutissante à la renaissance amoureuse, du désir de reconstruction à celui de l'autodestruction, de la Fureur qui balaie les bonnes résolutions aux amitiés improbables (celle d'un gangster, d'un juge ou d'un boxeur) qui permettent de s'accrocher, le narrateur nous livre tout, crument, sans concessions ni tabous. Sur 600 pages se déploient le doute, la douleur, le manque, la Fureur, l'horreur, le désarroi, la déprime, la frustration, les crises d'angoisse, la paranoïa, les hallucinations, les hurlements... Une descente aux enfers incandescente, puis une très lente remontée vers la vie.

Initialement présenté comme autobiographique, Mille morceaux a, à la suite du passage de son auteur à l'émission télévisuelle d'Oprah Winfrey, rencontré un succès phénoménal aux Etats-Unis. Jusqu'au jour où il a été révélé que cette autobiographie était beaucoup plus romancée que son auteur et son éditeur ne l'avaient dit. Et après un incroyable lynchage médiatique de l'auteur, la maison d'édition est allée jusqu'à proposer de rembourser les lecteurs qui se seraient sentis floués !

Or, autobiographie ou pas, ce Mille morceaux est un véritable choc ! Pour moi, peu importe sa part de fiction et de vérité, l’essentiel est le texte lui-même. Et ce texte, cru, intense, et parfois halluciné, s'avère d'une grande puissance : utilisant une écriture brute, une syntaxe malmenée, un style nerveux et syncopé, et le procédé du flux de conscience, le phrasé de James Frey est une musique scandée au rythme obsédant, qui rend compte avec exactitude de la violence prosaïque du narrateur, de sa situation et de son environnement. Certes, le récit aurait pu éviter certaines longueurs ou répétitions, et l'usage intensif de Majuscules Ironiques peut être lassant, mais l'exercice de style (ce travail sur le rythme et les mots et le dosage entre humour et vitriol) aboutit à un texte uppercut dont on sort indubitablement sonné.

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James Frey, Mille morceaux (A Million Little Pieces), traduit de l'américain par Laurence Viallet, éd. 10/18, coll. domaine étranger, 2006 (2003), 601 pages, 12 €.

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Un livre proposé par Levraoueg.
Les avis de Armande, Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi & Leiloona.

19.10.2009

La colère des aubergines - Bulbul Sharma (1997)

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La colère des aubergines.gifCe recueil est composé de nouvelles savoureuses qui titillent nos papilles ! La Colère des aubergines, Folie de champignons, Le poisson-lune... En plus d'un titre évocateur, chaque nouvelle est accompagnée/complétée de recettes traditionnels indiennes : Aubergines "bharta", Curry d'agneau, Pickle de mangue... Et chaque nouvelle-recette est aussi savamment assaisonnée en sentiments exacerbés : passion amoureuse, affres de la jalousie, secrets révélés...

En effet, les histoires racontées ici sont certes pleines de saveurs épicées et d'odeur de cuisine, mais elles parlent également avec tendresse et drôlerie de la vie quotidienne d'une maisonnée indienne et des rapports et conflits entre ses membres (les relations entres les différents générations vivants sous le même toit, entre maris et femmes – et maîtresses –, brus et belles-mères, problèmes avec la domesticité...). Elles évoquent aussi la dualité d'une société tiraillée entre le poids des traditions (et de la religion hindouiste et de ses rites – jeûne rituel, tractations avant mariage, culte des morts –) et son désir de modernité (émancipation des femmes, droit au divorce...).

Ces petits "récits gastronomiques" assez délirants servent ainsi d'écrin à la fois à de délicieuses recettes qui éveillent nos sens, mais aussi à une description amusée et détaillée d'une société en mutation.

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Bulbul Sharma, La colère des aubergines (The Anger of Aubergines), traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos, éd. Philippe Picquier, coll. Picquier poche, 2002 (1997), 201 pages, 6,50 €.

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Un livre proposé par Armande.
Les avis de Keisha, Chimère, Pascale, Yoshi, Leiloona & Restling.

21.09.2009

Les villes invisibles – Italo Calvino (1972)

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Les villes invisibles.gifPour écrire Les villes invisibles, Italo Calvino est parti de sa fascination pour Le livre des merveilles, de Marco Polo, où celui-ci dicte à son compagnon de prison de Gênes, en 1296, une narration de ses voyages en Orient au service de l'empereur Mongol Kübilaï (qui acheva la conquête de la Chine). Italo Calvino invente la situation contraire : Marco Polo, voyageur-explorateur, raconte à Kublai Khan les villes qu'il a visité au cours de ses ambassades. Des villes réelles ou fantasmées, appartenant au passé, au présent, ou au futur, et portant toutes un prénom féminin. Si au début on imagine des villes plutôt orientales, ayant un peu l'impression d'être plongé dans l'univers fantasmagorique des contes des Milles et une Nuit, peu à peu, l'atmosphère évolue et nous amène dans des mégapoles contemporaines.

Le livre regroupe ainsi cinquante-cinq villes au total, chacune décrite sur une à trois pages maximum, hiérarchisées en onze thématiques (les villes et la mémoire, les villes et le désir, les villes cachées, les villes et les morts, les villes et les signes...), et les chapitres sont entrecoupés de dialogues entre Marco Polo et Kublai Khan, des dialogues aux allures philosophiques assez énigmatiques.

Les villes invisibles est un livre étrange, entre fiction et recueil de poésie, mais l'élégance de l'écriture de Calvino ne suffit pas à maintenir l'intérêt, le procédé narratif, répétitif, devenant vite lassant. Toutefois, dans l'ensemble de ces villes, on en trouve toujours une qui nous touche plus particulièrement. Pour moi ce fut Isidora :

« Il vient à l'homme qui chevauche longtemps au travers de terrains sauvages, le désir d'une ville. Pour finir, il arrive à Isidora, une ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l'on fabrique lunettes et violons dans les règles de l'art, où lorsque l'étranger hésite entre deux femmes il en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes mettant aux prises les parieurs. C'est à tout cela qu'il pensait quand il avait le désir d'une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : à une différence près. Dans son rêve, la ville le comprenait lui-même, jeune ; il parvient à Isidora à un âge avancé. Il y a sur la place le petit mur des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui-même y est assis, parmi les autres. Les désirs sont déjà des souvenirs. »

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Italo Calvino, Les villes invisibles (Le città invisibili), traduit de l’italien par Jean Thibaudeau, éd. du Seuil, coll. Points, 199 pages, 6 €.

Les avis de Pascale, Goelen, Yoshi73, Leiloona & Restling.

28.08.2009

Silas Marner – George Eliot (1861)

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Silas Marner.gifInjustement accusé de vol, trahi par son meilleur ami, abandonné par la jeune femme qu'il aime, le tisserand Silas Marner quitte la ville pour s'établir dans la petite communauté campagnarde de Ravenloe. Pendant 15 ans, il va vivre reclus chez lui, à bonne distance des autres villageois qui éprouvent quelque méfiance à son égard, à tisser et à amasser de l'or. Mais un jour son pécule lui est dérobé : la perte de son trésor et l'arrivée dans sa vie d'une petite fille abandonnée vont lui enseigner ce qu'est la vraie richesse et sa propre valeur. Parallèlement, les Cass, la famille la plus aisée de la région, connaissent également quelques aléas : l'ainé, Godfrey, possède un lourd secret qui pourrait compromettre son mariage avec la jolie Nancy Lammeter, et le cadet, Dunstan, en profite pour soutirer à son frère de quoi financer sa vie dissolue.

George Eliot (de son vrai nom Mary Ann Evans) est considéré comme l'un des plus grands romanciers anglais du XIXe siècle, dans la lignée des auteurs réalistes. Et en effet elle décrit superbement société rurale anglaise victorienne : elle dépeint avec talent la communauté villageoise de Raveloe et les us et coutumes de l'époque, ainsi que les différentes classes sociales et leurs relations. J'ai aimé son sens de l'observation, ses descriptions précises, concrètes et réalistes du milieu provincial et rural, ses portraits habilement croqués de paysans, de même que sa critique de mœurs, fine et sensible. Ainsi, tous les passages où apparaissent les habitants du village (à l'auberge, les invités du bal...) sont à la fois plein de vérité et de drôlerie, sans être caricaturaux.

Mais la tendance moralisatrice de l'histoire compromet le charme de cette œuvre. En effet, le récit est doublé de commentaires interstitiels et de considérations abstraites qui empâtent et étouffent la narration. De plus, les préceptes énoncés sont péremptoires et banals : la richesse matérielle n'est rien en comparaison de l'amour ; un ordre supérieur indéfini (la providence ? Dieu ?) veille a ce que les bons soient récompensés et les méchants punis ; les épreuves traversées peuvent être l'occasion d'un rachat ou la condition même d'un bien ultérieur... Ce symbolisme moraliste simpliste un brin naïf plombe le récit qui, sans cela, aurait pu rester plaisant.

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George Eliot, Silas Marner, traduit de l'anglais par Pierre Leyris, éd. folio, 1980 (1861), 314 pages.

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Un livre proposé par Keisha.
Les avis de Chimère, Pascale, Yoshi73, Restling, Leiloona & Isil.

04.05.2009

La douce empoisonneuse – Arto Paasilinna (1988)

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La douce empoisonneuse.gifLinnea est une avenante petite vieille, veuve du colonel Ravaska, qui mène une existence paisible dans sa maisonnette de campagne, non loin d'Helsinki. Elle écoulerait ainsi ses vieux jours, sereinement, entre ses violettes et son chat, sans son gougnafier de neveu qui, aidé de deux acolytes, la rackette mensuellement. Le jour où le trio infernal ne se contente plus de sa maigre retraite mais l'oblige à signer un testament à leur avantage, c'en est trop ! Linnea fuit pour la ville, chez son amant d'antan. Le trio n'a alors plus qu'une obsession : se débarrasser de l'aïeule pour toucher l'héritage. Mais Linnea, sous sons aspect de frêle vieille dame, a de la ressource ! Et les noirs desseins du funeste trio, de situations burlesque en quiproquos rocambolesques, se retournent en faveur de Linnea, tandis que pour ses ennemis... c'est la déculottée !

Ce roman au style faussement naïf et à l'humour décalé se lit avec beaucoup de plaisir et de facilité ! Aux situations improbables et cocasses s'ajoutent des personnages pittoresques bien campés, jamais tout à fait innocents, pleins de défauts, de mauvaises pensées et d'envies (les loubards méchants pas fins : un régal !). A ce titre, le personnage de Linnea est particulièrement savoureux : sous son aspect de frêle et inoffensive mamie, elle s'avèrera plus maligne, ambigüe et vénéneuse qu'il n'y paraissait de prime abord...

De plus, sous l'aparente farce, Paasilinna n'en oublie pas la satire : l'abandon et la maltraitance des personnes âgées, le désœuvrement d'une jeunesse déboussolée carburant à la bière bon marché et vivotant de magouilles, une police pétocharde et incompétente : rien ne va plus dans la belle Finlande...

Enfin l'écriture, légère et enjouée, saupoudrée d'un soupçon d'aigreur et relevée d'un trait d'humour noir et d'une touche de cynisme, ajoute du peps à ce petit roman tout à fait distrayant !

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Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse (Suloinen Myrkynkeittäjä), éd. Gallimard, coll. folio, 2003 (1988), 254 pages, 6 €.

Du même auteur : Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen

petit livre.gifUn livre proposé par Pascale.
Les avis de Goelen, Yoshi73, Leiloona, Karine :) & Pascale.

20.04.2009

Morts et remords – Christophe Mileschi (2005)

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Morts et remords.gif« Je suis vieux, bientôt je vais mourir. J'ai passé toute ma vie adulte à me taire. J'ai écrit des pages par milliers : des poèmes, des essais, des articles, des nouvelles, des romans, des esquisses de tout et de rien, des pièces et des ébauches de pièces, des textes pour la radio, des fabliaux, des pamphlets, des lettres, des journaux de bord, et encore des poèmes, des nouvelles, des romans... Mais je n'ai pas pu dire l'essentiel, la seule chose qui me faisait écrire. Elle est restée en travers de ma gorge. J'aurai parfois voulu me la trancher, la gorge, y plonger mes deux mains pour fouiller et tirer de là-dedans ce nœud, ce morceau à cracher qui ne voulait pas qu'on le crache, ce cri. »

Ce premier livre de Christophe Mileschi est aussi le dernier de son narrateur, Vittorio Alberto Tordo, écrivain italien qui, au soir de sa vie, se repent de n'avoir su écrire la vérité et d'avoir passé sous silence l'essentiel, à savoir sa participation active à des engouements collectifs meurtriers (guerre de 14-18, fascisme, guerres coloniales, lois raciales...). Dupe de lui-même jusqu'aux pires égarements, il a bâti sa carrière d'écrivain sur des centaines de pages de clichés, de propagande, d'envolées patriotiques convenues, en ignorant « la légion de tous les frères massacrés » qui lui demandaient pourtant « Regarde-nous, écris tout cela ». Alors, en un livre-confession autocritique, il tente enfin, difficilement, de mettre par écrit sa culpabilité, sa honte, ses remords, et ses morts qui le hantent. Son dernier livre doit être celui par lequel il renie tous les autres, désavoue ses propos et ses actes et témoigne contre lui-même.

Le propos est éminemment juste et intéressant (la littérature n'est pas un espace de neutralité, et certainement pas de neutralité politique) mais la forme peu probante. En effet ce témoignage devrait être intense et poignant, et il l'est par moment (notamment dans le premier ainsi que le dernier chapitre), mais globalement ces confessions manquent de sincérité. Le narrateur ne se livre que par bribes et finalement ne va pas au fond de son propos et ne fait qu'effleurer son sujet, ce qui fait qu'on n'y croit pas vraiment. Certes, il dit regretter d'avoir tu le principal, mais ne profite pas de ce dernier livre pour enfin l'exprimer clairement et reste confus dans ses tentatives de justifications. Le résultat est confus donc, et affecté.

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Christophe Mileschi, Morts et remords, éd. La fosse aux ours, 2005, 122 pages, 14 €.

petit livre.gifUn livre proposé par Goelen dans le cadre de "La chaînes des livres".
Les avis de Yoshi73, Leiloona & Restling.

15.03.2009

Encore une danse – Katherine Pancol (1988)

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Encore une danse.gifClara, Joséphine, Lucille, Agnès, Philippe et Rapha : enfants, ils ont habité le même immeuble de banlieue, sont allés à la même école, se sont fait des serments d'amitié éternelle, comme on en fait à l'enfance en y croyant fort : amis "pour la vie".

Puis, ils ont grandi, et leurs vies ont pris des cours différents : la réussite des uns, les déboires des autres, les petits arrangements avec sa conscience et ses rêves d'enfance... et puis les coucheries des uns et des autres, et surtout des uns avec les autres, et le sida qui rode...

Alors, sous le vernis de la "belle" amitié immortelle, percent les mensonges, perfidies et trahisons : « On s'embrassait, on riait, on pleurait, on se racontait tout et, en dessous, ce n'était pas de l'amour mais de l'envie, du ressentiment, de la jalousie qui se tissait comme une toile d’araignée... »

Les personnages outranciers dans leurs caractères comme dans leurs actions et le style plus que léger font de ce livre un roman mineur, dont la morale très contestable semble être que l'amitié sincère ne peut exister, toujours phagocytée par les jalousies et trahisons sous-jacentes. Un livre dispensable.

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petit livre.gifKatherine Pancol, Encore une danse, éd. Le livre de Poche, 2008 (1988), 285 pages, 5,50 €.

L'avis de Restling.

12.03.2009

Palermo solo – Philippe Fusaro (2007)

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Palermo solo.gif« Le baron est né à l'aube du XXe siècle.
Le baron n'a rien vu, ni rien su de ce qu'était le XXe siècle dans sa seconde moitié.
Le baron est originaire de C.
Le baron a dû quitter sa ville natale parce que la Mafia l'a condamné à ne plus y retourner, sauf le 2 novembre, jour de la Fête des Morts.
Le baron est un homme d'honneur, il paie sa dette de sang, il paie d'avoir battu à mort un garçon issu d'une famille d'un autre clan.
Le baron vit depuis plus de cinquante ans dans une suite du Grand Hôtel et des Palmes à Palerme, via Roma, à deux pas du port, à deux pas de la mer.
Le baron est une rumeur qui circule dans la ville blessée de Palerme. »

Philippe Fusaro nous raconte l'étrange histoire du "Signor Barone", condamné par la Mafia à l'enfermement volontaire à perpétuité dans un palace de Palerme. La Mafia sicilienne a ainsi, parfois, de la classe : elle ne liquide pas un rival (même s'il a tué), mais imagine une sentence où le coupable devient son propre bourreau. C'est ainsi que l'énigmatique baron vit confiné depuis plus de cinquante ans dans sa prison dorée, la suite 204 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, avec pour seule compagnie la peur de son ennemi. Vivant la terreur, puis l'ennui, puis l'acceptation teintée de révolte, il y use sa vie : « Dans ce palace, mon cœur bat, mes poumons se remplissent d'air, et je marche et je mange et je lis et je fume mais... je n'existe pas. »

En plus de cinquante ans, le baron a appris la réclusion, apprivoisé la peur, connu le désespoir, dompté sa mémoire, enfoui la culpabilité et a fait de l'extrême solitude une compagne fidèle. Aujourd'hui, a 92 ans, presque serein, il sent venir la mort et laisse ses souvenirs affleurer : ces dix premières années de réclusion, pendant lesquelles il n'a jamais mis le pied hors de sa suite, paralysé par la peur (il lui fallut attendre d'avoir quarante ans pour oser s'attabler à La Palmetta, le restaurant de l'hôtel, afin d'y siroter un Campari dry), ces rencontres fugaces avec quelques clients, parfois des personnages célèbres (Dalida, Burt Lancaster, Luchino Visconti, le juge Falcone, Maria Callas, Francis Ford Coppola et Al Pacino, Philippe Noiret...), et puis, un jour, robe rouge et cigarettes Muratti, l'amour fou, Ava Gardner elle-même, peut-être...

Le style est sobre et elliptique, mais aussi délicat, malgré quelques maladresses d'écriture et approximations. Par petites touches successives, en alternant narration à la troisième personne et extraits du carnet intime du baron, flashbacks et monologues intérieurs, Philippe Fusaro compose un récit élégant et très inactuel dans son ton, délicieusement suranné. Il se dégage de ce court roman habité par un personnage romanesque tout à fait superbe, une atmosphère particulière, embrumée de mystère.

Inhabituel et énigmatique, ce langoureux récit de la solitude distille une bien jolie mélancolie sereine.

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petit livre.gifPhilippe Fusaro, Palermo solo, éd. La fosse aux ours, 2007, 187 pages, 17 €.

L'avis de Leiloona, Restling & Liliba.

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