06.12.2008

L'arrière-saison – Philippe Besson (2002)

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« Donc, au début, elle sourit.
C'est un sourire discret, presque imperceptible, de ceux qui se forment sur le visage parfois, sans qu'on le décide, qui surgissent sans qu'on le commande, qui ne semblent reliés à rien en particulier, qu'on ne saurait pas forcément expliquer.
Voilà : c'est un sourire de presque rien, qui pourrait être le signal du bonheur. »

Donc, au début, elle sourit Louise. En robe rouge, belle, sûre d'elle, elle attend Norman, son amant, dans un café où elle a ses habitudes. Elle attend en échangeant quelques mots avec Ben, l'ami barman. Mais quand la clochette de la porte grelotte, ce n'est pas Norman qui entre, mais Stephen, l'homme qui l'a quitté pour une autre voici 5 ans de cela... Retrouvailles non préméditées bien délicates...

Hopper - Nighthawks.gifPhilippe Besson a pris pour point de départ à son histoire un tableau d'Edward Hopper, Nighthawks (Les Rôdeurs de la nuit, 1942). Sur la toile : un bar, un barman en tenue, une femme en robe rouge accoudée au comptoir, l'air pensive, le regard dans le vide, un homme a ses côtés. Plus loin, dans l'ombre, un autre client. Temps suspendu.

De ce tableau, Philippe Besson a extrait le décor et les personnages de son roman. À chacun il a donné un nom, un caractère, une histoire. Il a imaginé ce qu'ils pensent et se disent. Il a brodé sur leurs amours et leurs souffrances. La narration passe d'un personnage à l'autre. Méfiance, espoir, crainte, maladresse, fébrilité, pudeur, doute, amertume, confidences : à mesure que la nuit tombe, les mots se font plus denses. Philippe Besson rend palpable le poids de l'incertitude et des malentendus, le poids de ces silences dont sont tissées nos vies. Il sait dire ce temps où l'amour de l'un n'est plus celui de l'autre, où les cœurs sont désaccordés : « Il leur faudra du temps pour se réapprivoiser, pour se reconquérir peut-être, ou pour décider que leur histoire commune est bien révolue. »

L'exercice de style était périlleux, Philippe Besson l'a réussi avec subtilité. Car si le sujet peut paraître ordinaire, le traitement est remarquable. Le style et l'écriture de Philippe Besson subliment cette thématique a priori banale, ce huis-clos un soir d'orage, en arrière-saison. Son écriture si évocatrice nous donne à voir (à vivre) la scène, littéralement. Il se dégage de son récit, tout en retenu et profondeur, une mélancolie douce et captivante, un certain désenchantement, une amertume presque sereine, presque tendre. Cette histoire n'est qu'un instant, un fragment de temps arrêté, dans lequel se dévoilent des sentiments pudiques.

« Stephen extrait d'une de ses poches les clés de sa voiture. Il tend son bras gauche pour indiquer à Louise que le passage est ouvert devant elle. Ben les observe : il leur trouve l'assurance des couples les plus établis en même temps que la nervosité des débutants. C’est quelque chose de presque imperceptible, comme un tremblement, un frisson à la surface de la peau, une timidité autour des yeux, une très légère hésitation à l'instant d'emboîter le pas de l'autre. Ben les observe et il a le cœur serré. »

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Philippe Besson, L'arrière-saison, éd. Julliard, 2002, 191 pages, 16,50 €.

Du même auteur : Les jours fragiles, La trahison de Thomas Spencer.

02.12.2008

Le Pays sans Adultes – Ondine Khayat (2008)

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Le Pays sans Adultes.gif« La vie, c'est pas pour les enfants. »

Slimane a 11 ans et vit dans une famille «complètement tordu». Son père «le Démon», alcoolique depuis qu'il a perdu son travail, est tout le temps en colère et déverse sa rage sur femme et enfants à coups de gueules et de poings. Sa mère travaille toujours plus, pour pouvoir payer le loyer. Heureusement il y a son grand frère Maxence le magicien, son «manuel de savoir-survivre». Maxence, il fait danser la vie, il imagine des rêves qui éloignent la peur, il invente des mondes heureux. Mais un jour Maxence n'a plus la force et décide de partir pour le Pays sans Adultes. Slimane tente de le suivre, mais il se trompe de chemin...

Ce livre touche, direct en plein cœur, par une certaine légèreté pour dire des choses pourtant grave. Sans emphase ni trémolos, la voix de Slimane, ses mots d'enfant, simples mais justes, son langage trituré très imagé, amusent, attendrissent, chiffonnent et percutent :

« L'autre jour mon frère Maxence s'est précipité pour la défendre, mais mon père lui a donné deux baffes et ça l'a fait saigner du nez. Je suis resté là, sans pouvoir faire un geste, à regarder le sang du nez de Maxence se mêler à celui de l'arcade sourcilière de maman. Ça faisait comme un ruisseau écarlate sur les dalles de la cuisine. Je connais pas le numéro du SAMU, alors je me suis juste avancé vers eux, et on s'est serré tous les trois très fort, pendant que des coquelicots fleurissaient sur mon tee-shirt blanc. » p 15-16

« Les battements de nos cœurs, c'est rien d'autre que les murmures de tous ceux qui habitent dedans. Quand il n'y a plus personne, il s'arrête de battre. Il faut un grand cœur pour y mettre tous les gens qu'on aime, et laisser de la place à tous ceux qu'on va aimer, mais qu'on ne connaît pas encore. » p 18

« - Et maman, elle nous aime ?
- Oui, mais elle est complètement paumée.
- Tu crois qu'elle a perdu son chemin ?
- C'est ça. Elle a pris la mauvaise route. Elle aurait dû revenir sur ses pas il y a longtemps.
- Pourquoi elle l'a pas fait ?
- Les adultes, c'est comme ça qu'ils vivent. Ils font des erreurs, et après, ils ont plus la force de tout recommencer.
- Les enfants, c'est pas pareil ?
- Non, parce que les enfants n'ont pas encore mis de barreaux autour de leur vie. »
p 125

« Je pleure parce que mon frère préféré était tellement triste qu'il est parti sans me prévenir. Je pleure parce qu'il ne m'a pas emmené avec lui alors qu'il avait juré craché. Je pleure parce que j'ai peur de ne plus jamais le revoir. Je pleure parce que je ne peux pas vivre sans lui. » p 155

Le style virevolte dans un mélange de noirceur et de pureté, de désespoir et d'ingénuité, de cynisme et de poésie pour esquisser un drame latent. Et cette lecture, loin d'être légère, est pourtant agréable et prenante : le récit est simple, beau et poignant.

 

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Ondine Khayat, Le Pays sans Adultes, éd. Anne Carrière, 2008, 334 pages, 19 €.

Cathulu et Brize ont aimé eux aussi !

Merci à Chez les filles et aux Editions Anne Carrière de m'avoir envoyé ce livre.